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   Musique  et  société

Michel Faure
Son regard sur l'Histoire sociale de la Musique

III.- La réexposition de la sonate et son énigmatique fugato

 

A/ Un fugato dans une sonate ?

La réexposition, caractéristique obligée de la forme sonate, nous remet en mémoire les gammes en trompe-l'oreille de l'introduction. Elles descendent maintenant non plus à partir de sol, mais de fa #, dominante de si. Et un fugato leur succède dans la tonalité enharmonique de sol bémol, dont le sujet n'est autre que le thème faustien et le thème de Méphisto enchaînés. Donc : une fugue en conclusion d'une sonate ? Oui. Il y avait bien sûr le précédent inoubliable de l'opus 110 de Beethoven qui, daté de 1821, suivait de très près la défaite contre-révolutionnaire de Watterloo.

Les Encyclopédistes, on le sait, condamnaient la fugue. Selon eux, cette forme musicale radotait. Elle n'était qu'affaire de technique d'écriture à l'adresse des seuls érudits. Rousseau la comparaît aux sculptures de la cathédrale de Chartres «  qui ne subsistaient que pour la honte de ceux qui avaient eu la patience de les faire ! » Les Lumières ne concevaient de musique que parlant à tous le langage des émotions. Elles luttaient contre la mainmise du clergé et de l'Église sur la société, dont la fugue était l'emblème. Mon idée est que le retour en grâce de la fugue est à mettre en rapport avec la restauration des autels, une fois signé le Concordat et publié Le Génie du christianisme. Dans ces années 1820 où il compose sa Missa Solemnis, Beethoven encadre, afin qu'il soit constamment sur son bureau, ce texte dédié à Isis que ses sympathies pour la franc-maçonnerie lui ont fait découvrir : «  Je suis celui qui est. Je suis tout, ce qui est, ce qui était, ce qui doit être. Aucun mortel n'a soulevé mon voile. » Nul doute : la forme de la fugue est pour Beethoven synonyme de sacré, d'unité, de secret.

Par ailleurs, le retour de la fugue s'inscrit chronologiquement dans le sillage de la création du Conservatoire national et de l'institution du Prix de Rome. Plus largement, dans le sillage de cette réinvention de l'élitisme qui, pour la bourgeoisie post révolutionnaire, est une nécessité. La fugue est symboliquement savoir, maîtrise,  obéissance, objectivité. Elle accepte sans réserve la dictature de son sujet. Hasard ? Les sociétés européennes d'alors ont besoin d'un principe unificateur, d'une autorité, d'une morale du travail et, surtout après 1848 et la peur sociale qu'il engendre, d'une remise en question du romantisme.

Le livre récent que Fauquet et Hennion ont consacré à la fabrication de La grandeur de Bach au XIXe siècle me fait réfléchir plus avant. En 1851, Liszt compose une Fantaisie et fugue pour orgue sur le choral Ad nos, ad salutarem undam. En 1852, il transcrit pour le piano six préludes et fugues de Bach. En 1854, il achève une nouvelle Fantaisie et fugue également pour orgue, sur le nom même de Bach. Il se rallie au Second Empire en même temps qu'il renoue avec cette forme musicale contraignante. Coïncidence ? Seulement, la fugue a beau revenir à la mode, elle n'est pas forcément l'alliée du Bon Dieu. La Damnation de Faust en témoigne. En bon héritier des Lumières, Berlioz y introduit une fugue anticléricale, blasphématoire, voire athée, sinon satanique. Liszt se souvient de ce précédent-là. Dans le fugato de la Sonate en si, Bartok aperçoit du sarcasme  et, pour la première fois s'exprimant en musique, de l'ironie. Cortot parle du caractère méphistophélique de  « cette parodie ricanante »… Et Liszt lui-même note sur sa  partition  « sarcastico ». D'ailleurs, sa fugue se moque des règles. La réponse transpose exactement le sujet, sans lui faire subir l'indispensable mutation requise. Ainsi le thème et le contre-sujet ne font qu'un. La queue du sujet tient lieu de contresujet à sa tête, et vice versa. Ces deux éléments passent d'une main à l'autre. Sarcasmes incessants, attaques répétées du Malin, jeu des manifestations/répressions, coups de bélier d'une classe sociale nouvelle qui entend entrouvrir les portes d'une société lui refusant jusqu'au droit d'exister…. S'ajoutant aux cinq bémols de l'armature lesquels sont aux antipodes des cinq dièses qui auréolent le thème divin, cette transgression fait que certains exégètes voient dans cette fugue est l'équivalent d'une messe noire ! Mais si le diable est le dieu de la rébellion légitime, ce fugato est symbole d'insurrection. Déploierait-il le drapeau noir de l'anarchie ? Le fugato commence dans le grave, il submerge peu à peu tout le clavier. Les enjeux du drame intérieur, du drame métaphysique, du drame politique ou social qu'il symbolise nous tiennent en haleine.

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