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   Musique  et  société

Michel Faure
Son regard sur l'Histoire sociale de la Musique

Venons-en aux féériques mesures 190 et suivantes. Le thème méphistophélique s'agite, se chauffe, se passionne. Il s'élargit : sa mélodie monte alors que ses basses descendent. Il répète ses cinq notes initiales, puis s'élève jusqu'à un do # trillé. En-dessous, le thème faustien, recueilli, adorant comme tout à l'heure s'élance. Il déploie ses valeurs lentes. Son lyrisme éveille en écho le chant d'un rossignol féerique. La céleste lumière de fa # majeur les illumine. Instants magiques…

La sonate de Lizst - theme faustien

Liszt se souvient probablement ici du passage du Faust de Lenau où le séducteur diabolique entraîne Marguerite dans le jardin nocturne… Les arbres, le clair de lune, le chant des oiseaux leur jettent un charme… S'élève alors, « tel un délicieux chant de flûte », écrit Lenau,  la voix du rossignol « complice du démon. Et l'océan des voluptés s'entrouvre pour les deux amants perdus dans leur ivresse ». Mais pour Liszt, le rossignol n'a rien de diabolique ; il est céleste. L'amour vient de Dieu, non du diable.

Bref moment de grâce. Le thème faustien retrouve sa violence et son agressivité sous une rafale d'octaves ascendantes. Il entraîne le thème méphistophélique dans une bataille de doubles croches et d'accords, strepito, strigendo et fortissimo. Soudain, en do # mineur, c'est le rappel à l'ordre de Dieu. Du Dieu de colère, du Juge terrible de la fin des temps. Faust lui répond, désarmé, le cœur à nu. Son recitativo ritenuto ed appassionato exprime sa humilité, sa ferveur, son désir d'Infini...

Retenons cette introduction du récitatif dans la sonate. Bien sûr Liszt n'est pas pionnier en la matière. Le remarquable précédent de la sonate op. 109 de Beethoven existe. Mais alors que dans l'opéra le récitatif raconte où en est l'action, dans la sonate, le récitatif est lyrisme pur. Liszt est persuadé que la musique peut tout dire, qu'elle peut rivaliser avec la littérature et la philosophie. L'« idée fixe » de Berlioz et le roman qu'il s'efforce de raconter dans sa Symphonie fantastique l'ont subjugué. D'où son invention du poème symphonique. D'où l'éloquence, ici, de ce récitatif non mesuré dont l'émotion bouscule les petites notes  répondant aux puissants accords divins qui émergent du silence. Nouveau et sublime dialogue entre l'humain et le divin, avec ces échappées dressées vers le ciel, en arpèges,

La sonate de Lizst - theme faustien

puis en accords de septièmes diminuées, qui évoquent l'échelle de Jacob dont parle la Bible.

La sonate de Lizst - theme faustien

Hélas ! Le thème de Méphistophélès rentre en scène. Il se répète en boucle pendant neuf mesures tandis qu'au-dessous de lui, le thème de Faust lui dispute la prééminence. Les deux thèmes luttent l'un avec l'autre ; ils se défient ; ils usent mutuellement leurs forces...

Un grand calme s'ensuit. S'élève alors

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