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   Musique  et  société

Michel Faure
Son regard sur l'Histoire sociale de la Musique

La sonate de Lizst - lento assai

Étonnantes mesures 154 et suivantes ! Alors que ce thème méphistophélique se plaît à montrer son visage grimaçant, le voici soudain en valeurs augmentées, tendre, lyrique, contemplatif. Une série de notes pour la plupart ascendantes lui font un sillage de rêve, une queue de comète séraphique…

La sonate de Lizst - marcato

Et dans la foulée, le thème faustien oublie son agressivité, son volontarisme orgueilleux. Tous deux chantent dans la même couleur sentimentale, puis sur le mode du marivaudage…

Quelle joie d'entendre de pareilles métamorphoses ! Il n'existe plus de séparation de nature entre le bien et le mal, entre l'action et le rêve, entre le doute et la foi, la haine et l'amour. Tout est fluide, tout se transforme… Ce n'est pas par hasard si la variation règne en maîtresse dans cette sonate. Loin de se contenter d'orner le chant, Liszt donne toute liberté à son imagination mélodique et harmonique. Le Beethoven des Variations Diabelli (1823) et le Schumann des Études symphoniques de 1837 sont ses modèles. Comme eux, il prend ses distances vis-à-vis du chant qu'il varie. La civilisation aux horizons agraires quasiment inchangés depuis des millénaires qui suscitait les doubles de Rameau et les airs variés de Haydn et de Mozart n'est plus. La révolution industrielle et la Révolution française bouleversent aussi la musique. La variation romantique est fille de cette évolution. Contemporaine de l'idée de transformisme, elle est changement dans la continuité. Ici : plusieurs idées mélodiques variées, en un seul mouvement.

Si révolutionnaire qu'elle soit, cette sonate en si mineur respecte les règles du genre. Elle commence par un allegro avec exposition de deux thèmes. Nous venons de parler du premier, celui de la dualité humaine. Le second est au ton de la dominante, comme il se doit, soit à la dominante du relatif de si mineur : majeur.

C/ Le thème de Dieu

Ce second thème éclate avec ses accords magnifiques à la mesure 105, dans la nuance triple forte qu'exagère encore un sforzando. Il est grandiose, puissant, autoritaire, à la fois stable et conquérant. Sa forme est celle d'un choral, forme religieuse s'il en est. Au vu de sa ligne mélodique ascendante et de ses basses qui s'enfoncent bientôt dans le grave, il s'élargit. Il englobe la totalité du visible et de l'invisible.

Notons que le point de départ de sa mélodie est un LA plusieurs fois répété, note de référence de notre diapason, note que les anciens reliaient à Jupiter le dieu des dieux de l'Olympe. À partir de cela, son leitmotiv gravit les degrés d'une échelle pentatonique, assis sur un trône glorieux de quartes et sixtes, disposition harmonique fautive dont Liszt affectionne la solidité exemplaire.

La sonate de Lizst - grandioso

Ce thème est toute-puissance, impératif catégorique, manifestation sonore de l'Absolu…

Curieusement, ce thème divin à la fois ternaire et carré, se termine par un motif en forme de question et de réponse. On dirait que, par trois fois, Dieu - le Père, le Fils, puis le saint Esprit ? -, interpelle sa créature.

La sonate de Lizst - grandioso

De fait, le thème humain réagit : il se concentre, se recueille. Il laisse son cœur chanter. Il se change en lumière... L'action cède la place à la méditation. L'audace, en libération ; la concupiscence, en amour ; la frénésie, en prière.

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