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   Musique  et  société

Michel Faure
Son regard sur l'Histoire sociale de la Musique

B/ Une sonate mal aimé

Le bon ton musicologique fut, jusque dans les années 1950, de mépriser la sonate en si mineur de Liszt. Seuls les pianistes la reconnaissaient, et encore ! Un critique de l'époque l'avait surnommée « L'invitation aux sifflets ». Le jeune Brahms s'était endormi lorsque Liszt la lui avait jouée. Et lorsque ce même Brahms la déchiffra pour Clara Schumann ( la sonate en si est dédiée à son mari ), cette grande dame du piano note dans son journal : « Cette musique est affreuse... J'étais consternée, ce n'est que du bruit. Pas une idée claire, tout est embrouillé ! »

Il faut dire qu'un contentieux existait entre Schumann et Liszt. Liszt était convaincu du génie de Schumann, mais l'admiration n'était nullement réciproque. Liszt eut beau imposer à Weimar le Faust de Schumann, sa Geneviève, son Manfred, son Paradis et la Péri, son Concerto pour piano et orchestre avec Clara Wieck en soliste, les Schumann détestaient l'esthétique de Liszt ; ils ne voyaient guère en lui que le batteur d'estrade. Clara jalousait le pianiste qui lui avait dédié ses Études d'après Paganini. Elle lui en voulait de n'avoir pas voulu d'aventure avec elle par égard pour son mari… Surtout la « musique de l'avenir », celle de Berlioz et de Wagner, trouvait en eux d'irréductibles adversaires. À l'opposé, Liszt jugeait le quintette de Schumann quelque peu « provincial »... Bref, un beau jour de 1848, la brouille définitive fut évitée de justesse. « Meyerbeer est un nabab là où Mendelssohn est un épicier ! », déclara Liszt, agacé de voir Schumann se targuer de ses compétences musicales et ne jurant que par Mendelssohn pour fustiger le compositeur des Huguenots. Schumann quitta la pièce, blême de colère. Il claqua la porte et partit bouder dans sa chambre. Liszt laissa passer l'orage. Cinq ans plus tard, il dédia à Schumann sa sonate, preuve de l'admiration et de l'affection qu'il continuait à lui porter. Les Schumann, eux, campèrent sur leurs positions : Liszt hésitait entre l'apothéose et le scandale; entre le vainqueur d'Arcole et le plus chamarré, le plus tatoué, le plus sauvage des rois d'Abyssinie ! Leur meilleur ami, Johannes Brahms, détestait comme eux sa musique. Bref, le 27 février 1854, Robert Schumann se jetait dans le Rhin et la sonate de Liszt, avec la gentille lettre qui l'accompagnait, n'atteignit le malade qu'au fond d'un asile d'aliéné.

Une sonate mal accueillie, donc. Mal lancée, aussi : Liszt n'en parle pas. Il ne la joue pas. Sans doute sait-il qu'elle est difficile et qu'elle touche trop aux secrets de son cœur pour s'employer à la promouvoir. Heureusement, Wagner lui écrit en 1855 : « Ta  sonate est belle au-delà de toute expression, noble profonde et sublime comme toi. J'en suis remué au plus profond de mon être ». De nos jours, Claude Rostand renchérit : Œuvre « unique dans l'histoire de la musique, partition d'une originalité et d'une inspiration stupéfiante, construction audacieuse en laquelle se résume tout le génie de Liszt ». Et André Boucourechliev de conclure en 1993 : la sonate en si ? un « chef-d'œuvre absolu ».

C/ Le parti-pris de l'unité

Un seul mouvement au lieu de trois ou quatre : voilà le premier scandale. Il arrivait bien auparavant chez Bach, chez Mozart ou chez Beethoven que deux mouvements s'enchaînent, mais jamais l'ensemble des mouvements ne fusionnait. Et jamais la sonate ancienne ou nouvelle, en un, deux, trois ou quatre mouvements n'avait comporté autant de thèmes, tous alternativement ou simultanément présents d'un bout à l'autre du morceau… Seulement, le siècle de Liszt n'est plus celui de Scarlatti, ni le petit monde des gens bien nés d'une société divisée en ordres hiérarchisés. Il est celui du peuple qui devient citoyen, des nations qui s'unifient, des romantiques qui prennent conscience de la totalité cosmique. Le XIXe siècle pense large. Il cherche à rapprocher les hommes physiquement et mentalement. Il imagine l'Université et les lycées, le franc germinal, le chemin de fer. À l'intérieur de chaque nation, les adversaires de la Révolution et ses partisans viennent de se combattre. Maintenant, la révolution industrielle déchire le tissu social. Il faut réconcilier les enfants de la patrie. Il faut fondre dans le même melting-pot les aristocrates, les bourgeois, les prolétaires, les citadins et les ruraux . L'année-même où Liszt achève sa sonate, Napoléon III fait proclamer que, si la Restauration a été le gouvernement de la noblesse et la Monarchie de Juillet celui de la bourgeoisie, son gouvernement à lui sera celui de la nation tout entière. Certes, le 2 décembre a été une Saint-Barthélemy. Mais l'Empereur souhaite L'Extinction du paupérisme. Il autorise l'envoi d'une délégation ouvrière à Londres ; il favorise la création des syndicats professionnels ; il soutient les projets d'une assurance contre les accidents du travail et d'une inspection du travail ; il rêve d'un actionnariat ouvrier. Autour de lui, les utopies sociales foisonnent : Fourier, Proudhon, Pierre Leroux, Saint-Simon dont nombre de disciples se rallient au Second Empire. 

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