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   Musique  et  société

Michel Faure
Son regard sur l'Histoire sociale de la Musique

Mesure 509, le thème faustien éclate en si bémol majeur. Sa fanfare que son reflet inversé accompagne a tout l'air d'un défi. La toute-puissance de l'homme et sa mainmise étourdie sur la planète ? Le thème de la dualité humaine entrecoupé de plusieurs gammes est réexposé, puis le thème de Dieu dans la tonalité de fa # majeur. Résonnent alors, à nouveau, les métamorphoses extatiques des thèmes faustien et méphistophélique. Le mal se change à nouveau en bien, comme l'eau en vin. Puis une fois encore la frénésie s'empare des deux éléments de la dualité humaine. La virtuosité fait rage. Elle ravage le clavier du piano. Notre sentiment s'en trouve confirmé : il y a bien quelque chose de diabolique dans cette sonate. Liszt aimait cette pyrotechnie sonore. Son goût répondait sans doute en lui à une blessure toujours ouverte. Le jour de son premier concert alors qu'il était tout enfant, la morgue des grands, en effet, l'humilia. Sa propre mère était entrée dans la salle. Elle s'était installée discrètement. L'étiquette la fit sortir honteuse devant tous, y compris devant son fils. Son père ne réussit jamais à persuader Liszt qu'il avait intérêt à courber l'échine devant les puissances. Sa légendaire virtuosité, son génie de l'audace harmonique et compositionnelle pourrait s'expliquer en partie en termes de revanche sociale. Souvent il en fait trop. Il n'a de cesse de prouver son excellence. Sa réputation de pianiste bénéficia du besoin ostentatoire de son ego. Mais la sincérité de sa foi ? Ce fugato méphistophélique pourrait bien témoigner de ses limites.

B/ L'énigmatique fin de la sonate. L'identité incertaine du vainqueur ?
     L'abandon du combat ? Les inconnues de la création artistique ?

Certes Dieu réapparaît, mesures 698 et suivantes. Certes la prière est dite à nouveau, mesures 610-728. Mais très vite, Dieu se retire, irrité, dépité, derrière ses nuages lourds de menaces. Et cette fois, l'oraison est récitée du bout des lèvres. Le leitmotiv maléfique revient au contraire, lancinant, affirmant sa présence, tournant en boucle sinistre autour de cette note ultime ( si ) qui doit son nom au narrateur de l'Apocalypse. Dieu échouerait-il à sauver l'âme humaine ? Le monde courrait-il à sa perte ? Tout ne serait qu'illusion ? Mesure 737, le thème faustien revient pour la première fois en majeur. Hélas ! Il descend sur plus de deux octaves ; il a perdu sa superbe. Vaincu, il n'est que l'ombre de celui qu'il fut… Et il se résorbe dans les gammes desquelles il est sorti.

En 1853, Liszt ne partage plus les idées progressistes qui étaient les siennes vingt cinq ans plus tôt. Si l'on suivait les utopistes révolutionnaires, soupire-t-il,  «  la guillotine serait introduite partout comme instrument permanent de l'orchestre politique »  Bref, avec les Flaubert, les Renan, les Berlioz, les George Sand ou les Baudelaire, comme tout son siècle une fois dépassé sa mitan, Liszt évolue idéologiquement de gauche à droite. À l'inverse de Victor Hugo dont on commence à contester le génie, lui, le romantique, le rebelle, le moderne, en arrive à soutenir la Rome papale contre Garibaldi, à approuver Pie IX lequel, non seulement interdit à ses ouailles d'avoir une opinion personnelle, mais la liberté de pensée, le régime républicain, les idées d'école laïque ou de séparation de l'Église et de l'État, jusqu'à la croyance qu'on peut obtenir le salut éternel quand bien même on se trouverait en dehors de l'Église ou engagé dans une foi autre que la catholique. Cette acceptation des thèses d'une Église qui, crispée, condamne sans nuances le monde moderne explique-t-elle la fin de la sonate en si mineur ?

Quelques accords. Puis à nouveau des gammes. Mais alors que Liszt avance vers la prêtrise, où est la gamme grégorienne ? La gamme qui demeure seule, avec ses deux demi-tons et ses deux secondes augmentées, est hongroise. Le cœur de Liszt continuerait-il de battre pour les tziganes et les forces populaires qu'ils symbolisent, en dépit de son virage ultra-droitier ? S'il renonce à poursuivre sa carrière de pianiste-vedette adulé des cours, jamais il ne renoncera à l'alcool et aux femmes. Je sais bien que les abbés ne font vœu ni de chasteté ni de tempérance, mais tout de même... La soutane de Liszt ne l'empêche à aucun moment de trousser les belles qui s'offrent à lui. Sa conversion est loin d'être achevée si tant est qu'elle le sera un jour. Il fera valser Méphistophélès jusque dans son appartement du Vatican.

Est-ce pour cela que l'ultime page de sa Sonate nous laisse, musicalement parlant, perplexe ? Liszt médite-t-il sur ses propres contradictions ? Son génie va-t-il commencer à s'étioler au fur et à mesure que ses conflagrations intérieures vont perdre en intensité, comme si sa prodigieuse créativité était liée, sa vie durant, au combat qui l'habite et l'anime ? Se pose-t-il, nous pose-t-il les questions existentielles : Où allons-nous ? Qui sommes-nous ? Que savons-nous de la terre ? du ciel ? Si Dieu existe, sa puissance est-elle aussi grande qu'on le prétend ? Se peut-il que le démon tienne intégralement le monde dans ses griffes ?

Acceptons cette évidence : une œuvre d'art n'est jamais univoque. Sa survie est en proportion de la pluralité des significations qu'elle propose à ceux qui l'interrogent. Les phrases qui précèdent ne prétendent à aucune objectivité. Mais comment parler de musique si l'on fait abstraction de la façon dont on la ressent ? Comment entrer dans un monde sonore sans se raconter des histoires ? À vous de découvrir le sens qu'a pour vous cet impressionnant bloc de musique. À vous de l'écouter avec les oreilles du cœur. De trouver le moyen de l'aimer puisqu'il n'y a pas d'autre façon de comprendre.

Lectures conseillées

 

Roland de Candé, La vie selon Franz Liszt, Seuil, 1998
Pierre-Antoine Huré et Claude Knepper, Liszt en son temps, Hachette 1987 et Franz Liszt, Correspondance choisie, J.C. Lattès, 1987.
Zsolt Harsanyi, La vie de Liszt est un roman, trad. du hongrois par F. Gal, Actes sud, 1986.
Vladimir Jankélévitch, Liszt et la rapsodie, Essai sur la virtuosité, Plon, 1978
Sacheverell Sitwell, Liszt, Buchet-Chastel, 1961
Silence, Revue trimestrielle, numéro consacré à Liszt, 1986

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3 P.-.A. Huré, Liszt et son temps, Paris, 1987, p.361-377

4 Cf. l'encyclique Quanta cura ou le Syllabus de 1864.